Le phénomène Vocaloid

Vocaloid

Dans son habituel costume de journalisme total, la vaillante chaîne Canal + avait fait le 25 Octobre 2010 un parallèle un rien douteux entre René la Taupe et Hatsune Miku, personnage virtuel créé pour accompagner le programme de synthèse vocale Vocaloid2 de la société Crypton Future Media. N’hésitant pas à y voir là « un pas de plus vers l’apocalypse », les génies du média – supporters officiels d’un inénarrable bon goût – avaient simplement oublié de trouver un sujet pour appuyer leur discours d’une vacuité terrifiante. Le phénomène Vocaloid n’était alors ni expliqué, ni compris, ni simplement abordé.
Que celui qui fait mine de s’en étonner me jette le premier commentaire.

De la machine à l’être humain

Vocaloid, contradiction des termes « Vocal » et « Android », est en réalité un passionnant petit logiciel de musique assistée par ordinateur développé par Yamaha en Mars 2000 et annoncé pour la première fois en Mars 2003 lors du Musikmesse allemand, permettant de synthétiser une voix humaine. Autrement dit, après établissement d’une mélodie et de ses paroles, l’utilisateur lambda accède à une banque de données vocales, c’est-à-dire des voix préalablement échantillonnées, établies à partir d’enregistrements de chanteurs ou autres comédiens de doublage (Saki Fujita prête notamment sa voix à Hatsune Miku).

Vocaloid

Mais parce que le logiciel, aussi abouti soit-il en terme de modification de la prononciation et de ses effets, ne pouvait connaître un réel succès en tant que simple outil, les petits génies en marketing de Crypton Future Media ont trouvé la clé de la personnalité du software : La création de chanteurs virtuels.

Parce qu’au fond, un éditeur complet des niveaux de Mario Bros ne serait pas grand-chose sans le plombier moustachu et ses amis hallucinogènes, le coup de génie des petits gars de Crypton a été d’affilier à chaque voicebank un personnage virtuel aux caractéristiques propres. Celles-ci vont alors des données purement techniques, ici la voix et ses propriétés, aux données marketing qui font le bonheur d’une gigantesque communauté à travers le monde : L’âge, la taille, le totem affilié, et tout ce qui au fond, sont autant de moyens qui donnent une existence crédible aux produits des créatifs.

L’idée était bonne, mais le succès pas vraiment immédiat. La faute à une première version de Vocaloid un rien poussive, un chara design de première génération peu inspiré et des limites techniques trop importantes, qui claustraient Lola et Leon (Lancés par le studio anglais Zero-G le 3 Mars 2004) suivis de Miriam Stockley, puis Meiko et Kaito côté Crypton, à des voix robotiques légèrement désagréables qui rendaient parfois leur écoute prolongée fastidieuse.

Il faudra attendre finalement la deuxième étape du logiciel Vocaloid, baptisée sobrement Vocaloid2 en 2007, pour permettre au phénomène actuel d’exploser.

Et c’est Crypton Future Media qui dégaine le coup de génie en premier, avec la commercialisation du personnage désormais porte étendard du genre, Hatsune Miku, dessinée par Kei, le 31 Août 2007.

Définitivement plus kawaii que ses prédécesseurs, Miku a 16 ans, mesure 1m58, pèse 42 kilos, et s’inspire visuellement du synthétiseur DX-1000 de Yamaha. De par son nom, « premier son du futur », la belle marquait l’envie des développeurs de faire table rase du premier logiciel, et de présenter son digne successeur comme la référence incontestable des synthétiseurs vocales.

Et là, c’est yatta ! chez Crypton, le phénomène Miku embrase le Japon, et se décline sous tous les formats possibles : Jeux vidéo (Dont le désormais célèbre Hatsune Miku : Project DIVA sur Playstation Portable), manga (Maker Hikôshiki Hatsune Mix de Kei Garô), anime (Sayonara, Zetsubou Sensei), figurines (On retiendra notamment la série Nendoroid), coussins, planches à repasser […] tout y est, ou tout du moins, tout y sert.

Hatsune Miku

S’enchaînent dès lors avec une évidence folle, toute une série de nouveaux personnages au chara design aléatoire, régulièrement annoncés au sein de DTM magazine : Les jumeaux Lin et Ren Kagamine, Kaî Yuki, Hiyama Kyoteru, Nekomura Iroh et bien d’autres, qui aimeraient prolonger l’exploit du succès Vocaloid. On se souviendra d’ailleurs avec effroi du Vocaloid basé sur la poubelle Gackt, nommé Kamui Gakupo, lancé en 2008 par Internet Co., Ltd, dont on se félicitera d’ailleurs du non succès.
-
Vers une extraordinaire convergence des médias

Néanmoins, quand on tente de définir de prime abord les clés de l’engouement du phénomène Vocaloid, et si on sera tenté de brandir la personnalité toute trouvée de ces chanteurs virtuels, on pourrait rester plus sceptique sur le logiciel en lui-même.

Le soft Vocaloid2 et son interface de gros piano douteux jouent en effet sur de très nombreux paramètres permettant de faire varier la hauteur des notes et leurs caractéristiques intrinsèques (Attaque, vibrato […]) afin de les crédibiliser le plus possible, le tout rendant la manipulation globalement difficile d’accès pour obtenir un résultat correct.
Davantage, le prix prohibitif du logiciel, entre 140 et 180 € selon la voicebank, pourrait rebuter les simples amateurs.

Et pourtant, c’est bien le trait profondVocaloidément fédérateur du concept qui va en faire son succès, car au-delà des altermondialistes qui auront bien vite fait d’épingler le Vocaloid comme source d’un profond malaise de l’industrie, il est avant tout l’un des terreaux les plus fertiles jamais offert à l’hôtel de la créativité. Car si la musique est une chose, le phénomène Vocaloid va devenir tout autre : Le vivier des créatifs de tous horizons, des graphistes invétérés, des musiciens les plus curieux, des animateurs en herbe en passant par les éternelles équipes de traduction, monteurs et autres artistes en devenir ou convaincus.
La force Vocaloid, c’est ainsi, et indiscutablement, sa communauté.

« C’est ça, le véritable pouvoir de VOCALOID », lance Estrelia, l’étoile du fansub vocaloid francophone. « C’est un cercle ou chacun apporte sa petite pierre et se sent utile, car son geste n’est pas sans retour. »

Et Nico Nico Douga, le Youtube avancé japonais, en est devenu l’un de ses principaux vecteurs de communication, propulsant notamment certains compositeurs au rang de star du réseau qui n’hésitent pas à se servir du phénomène Vocaloid pour étendre leur art et faire briller leur imagination. En témoigne notamment l’explosion de la formation Supercell, dont est issu l’excellent album « Supercell feat Hatsune Miku », permettant en Mars 2009 au groupe de Vocaloiddevenir major sous le label Sony Music Entertainment.
Le groupe s’offrait d’ailleurs au passage la consécration en Août avec la sortie de leur 3ème single, « Kimi no Shiranai Monogatari », ending de l’anime à succès Bakemonogatari.

Outre de sombres questions de droits d’auteur – car on y reviendra -, c’est bien en terme de visibilité que ces artistes compositeurs s’enrichissent via les réseaux sociaux et autres médias dont ils usent et abusent.

Pour aller toujours plus loin, comme une incitation à élargir de plus en plus une formidable communauté, de nombreux outils logiciels supplémentaires et annexes ont été mis en place afin de permettre au plus grand nombre d’interagir avec le phénomène.

C’est ainsi que naquit le salvateur UTAU, sorte de version allégée de Vocaloid qui s’offrait pour lui un argument colossal, celui de la gratuité. Le dispositif permet ainsi de créer un personnage dans sa totalité, et de lui affilier une voicebank créée par l’utilisateur ou mise en ligne par d’autres membres de la communauté UTAU.

Un peu plus simple d’accès, la création d’un UTALOID est un travail acharné mais récompensé, en témoignent par exemple les personnages de Namine Ritsu (créé par VIPPER, membre du forum 2ch) et Zatsune Miku.

C’est dans cet objectif de libre échange permanent que la famille nombreuse rassemblée autour du phénomène Vocaloid a développé autant d’autres logiciels et services en ligne : VocaListener, NetVocaloid ou encore l’étonnant Miku Miku Dance, logiciel d’animation 3D.
Pour les plus résistants aux voix synthétiques, de nombreux chanteurs physiques ont formé une nouvelle communauté liée au phénomène, les Nico Nico Singers, afin de réaliser des covers de Vocaloid.

Et une nouvelle fois, ces chanteurs fraîchement improvisés ont pu développement par le truchement de l’épiphénomène leur talent, jusqu’au point d’offrir à certains d’entre eux une véritable exposition (Clear, MARiA, Valshe, AkiAkane […]) ou la possibilité de créer une formation (Pointfive), le tout tournoyant dans les hits parades Vocaloid officiels, tel le célèbre Vocaran (Weekly Vocaloid Ranking).

A Estrelia d’enchérir sur l’importance du catalogue musical :

« Le répertoire musical est infini, chacun peut composer, chacun peut créer (MMD, UTAU…), chacun d’entre nous a la possibilité de montrer ce qu’il sait faire et d’être reconnu pour ce geste, et ce, peu importe le domaine, peu importe le style. VOCALOID dépasse les frontières « physiques » (dans tous les sens du terme). »

Hatsune MikuIl n’était donc pas surprenant de voir apparaître par la suite – comme un appel du pied d’une communauté sans cesse plus grouillante que la veille – des qualifications de classe pour les compositeurs de qualité (le sigle –P suivant le pseudonyme), la fondation d’un label dédié par Crypton Future Media (KarenT), une première place au Top Oricon pour une compilation réunissant des titres Vocaloid diffusés sur Nico Nico Douga, des actions caritatives dans le cadre du séisme de Mars 2011 ayant secoué le Tôhoku, mais aussi et surtout les premiers concerts live d’artistes Vocaloid.

Ainsi, la belle Hatsune Miku, que l’on apercevait déjà un peu partout (telle sur la BMW Z4 de la saison 2008 du Super GT) et qui s’offrait une nouvelle update vocale sortie le 30 Avril 2010, nommée Hatsune Miku Append, allait être l’instigatrice d’un premier concert live durant l’Animelo Summer Live au Saitama Super Arena, le 22 Août 2009.
Exploit réédité durant l’Anime Festival Asia à Singapour,  amenant naturellement à un concert dédié à la ZEPP Tôkyô le 9 Mars 2010, lors du Miku no Hi Kanshasai 39′s Giving Day.
Suite directe de ce dernier, la belle bleue s’est produite en concert lors d’une date évènementielle au Nokia Theater de Los Angeles le 2 Juillet 2011.

De plus en plus impressionnante, la mise en scène des concerts s’est améliorée au fil de son exercice, passant d’un écran géant à une plaque transparenteMiku apparaît plus humaine, et se voit accompagner de musiciens en chair et en os. Une mise en avant profondément tournée vers l’international, à l’heure où Miku est déclinée visuellement en version comics US pour les besoins de Toyota et où apparaissent sur la toile les premières ébauches de sa voicebank anglaise présentées le 28 et 29 Mai à l’Université de Tôkyô lors du Gogatsu-Sai, malgré un chemin colossal encore à parcourir avant sa finalisation.

Et le Droit dans tout ça ?

Le droit structurant aujourd’hui le fonctionnement des sociétés modernes, force est de constater que la boucle finit toujours par être bouclée autour d’une accumulation de règles établies par l’Etat en place.

Crypton Future MediaLe Vocaloid, comme tout secteur artistique, ne pouvait ainsi échapper à la prostituée des labels et autres éditeurs : la propriété intellectuelle. Dans une interview de Crypton Future Media en date du 28 Février 2008, « How Hatsune Miku Was Born », on apprenait notamment que l’échantillonnage de voix d’acteurs et de comédiens de doublage était la résultante du refus des chanteurs professionnels qui y voyaient là une menace réelle de clonage de leur gagne pain.
Pour des raisons juridiques, parfois d’âge, souvent de droits d’auteur, la plupart des fournisseurs des softbanks ne sont dès lors pas connus.

Côté utilisateur, c’est à celui-ci qu’appartiennent les droits et obligations résultants légitimement de sa création, Vocaloid étant considéré – et on peut le comprendre – comme un simple instrument, dont l’utilisateur est pilote de ses envies créatives.

En revanche, et c’est une logique évidente que l’on retrouve en droit français, l’image et le nom de la mascotte affiliée demeurent appartenant au studio d’origine, l’utilisateur ne pouvant s’en servir à des fins commerciales qu’avec le consentement du studio qui les possède.

Comme une illustration tombée à point nommé, c’est le 11 Juillet 2010, lors de la 22ème élection de la chambre japonaise House of Councillors, que Kenzo Fujisue, candidat du Parti démocrate nippon, annonçait son espoir de se servir de l’image de Miku pour attirer les jeunes électeurs. Ni une ni deux, devant le refus prévisible de Crypton Future Media qui y voyait là un risque crédible d’atteinte à son image de marque, le fougueux politicien pris ses aises et sorti le titre « We’re the one » à l’aide la voix de la chanteuse aux cheveux bleus, en prenant le soin d’uniquement créditer le parti politique.  Une aubaine pour les juristes de Crypton qui s’était dans sa plus simple légitimité, empressé de faire valoir ses droits sur sa mascotte fétiche.

Partant de ces divers déboires juridiques, Crypton Future Media lança le 29 Novembre 2010 laJASRAC JASRAC, Japan Society For Rights of Authors, Composers and Publishers, afin de distribuer des claques monumentales aux exploitants des titres issus de Vocaloid à des fins commerciales sans respecter les droits d’auteur, à plus forte raison dans cet univers complexe où le plagiat est régulièrement soulevé par les utilisateurs du logiciel.

On se souviendra ainsi notamment de l’affaire « Never×Over~-Is Your Part~« , titre du groupe japonais KAT-TUN, pour lequel les producteurs de ce dernier ont été forcé d’admettre le plagiat du titre Vocaloid « Dye », produit par AVTechNO.

Dès lors,

Lancé le 21 Octobre 2011, le logiciel Vocaloid3 permet au phénomène Vocaloid de surpasser sa principale faiblesse : la nécessité technique d’adoption du japonais comme langue fondamentale de chant. Si certains se dépatouillaient d’un anglais plus ou moins confortable, on peut y voir désormais une solution salvatrice à un souci épineux, dans l’ajout des langues coréennes, chinoises, et autres voicebanks occidentales, appuyées d’une ribambelle de nouveaux Vocaloid, dont l’impressionnante chanteuse virtuelle coréenne SeeU.

Pour autant, l’extension forcenée d’un phénomène amenant par définition à sa propre banalisation, on pourrait craindre une disparition de la communauté Vocaloid et du fabuleux transmedia qu’elle détient.

Pour Estrelia, « La création artistique n’a pas de limite. Le seul risque est une surmédiatisation du phénomène qui lui retirerait ce statut « exclusif » qui permet justement à ces artistes de l’ombre de se démarquer des autres et d’être reconnus. A retomber dans la masse, VOCALOID ne serait plus qu’un vulgaire outil de divertissement musical. »

Car au fond, à force de critiques et d’incompréhensions successives, les détracteurs du Vocaloid en oubliaient son centre mère, les utilisateurs du logiciel, musiciens souvent talentueux et autres artistes curieux des expérimentations.

Avant toute chose, le phénomène Vocaloid est ainsi impressionnant pour son extraordinaire convergence des médias, qui en fait un phénomène avant-gardiste concentré qui tire de sa propre ignorance par le grand public occidental sa véritable force créative.

Dans le doute, prenant le risque de refuser la futurologie, en attendant, on va se surprendre à rêver encore un peu, bercé par ce flot d’imagination sans limite, totalement débridé, aux applications plus qu’infinies, et à l’une des plus belles communautés créatives du monde de la pop culture.
Comme si, au fond, la légitimité d’Hatsune Miku et ses consorts virtuels se résumait à son titre phare « The World is Mine ».

Effarant d’ingéniosité.

Vocaloid

Tags: hatsune miku, nico nico douga, rené la taupe, seeu, vocaloid, world is mine

A propos de Nunya

Perdu entre quelques chroniques, affres juridiques et amour immodéré de transmédia, Nunya est un jeune demi-chauve optimiste et passionné de culture populaire, particulièrement bien dans son époque.